Dans la peau du rôle – Julian Symons

Dans la peau du rôle - Julian Symons

Dans la peau du rôle…

Sherlock Holmes referma la porte du living-room, longea le hall et s’arrêta un instant pour contempler les souvenirs du passé qui ornaient les murs. Là, dans cette vitrine, se trouvaient la clé et la patère de bois qui lui rappelaient une de ses premières affaires, celle du Rituel de Murgrave.

Il avait aussi la lettre de remerciements de James Ryder, dont il avait pardonné la trahison dans l’affaire de l’Escarboucle bleue, et puis des reliques d’autres cas demeurés inconnus du public parce que jamais consignés par Watson…

L’avis du consulting blogger…

J’ai ramené ce roman (et sa suite) de Paris et, intriguée par son titre, j’ai définitivement succombé à la curiosité lorsque j’ai découvert que son auteur, Julian Symons, avait présidé le Detection Club à la suite de Dame Agatha Christie.

Malheureusement, c’est un bilan plutôt en demi-teinte que je tire de cette lecture et si certains aspects m’ont paru tout à fait intéressants, ils n’ont pas fait le poids face à tout le reste. Essayons de voir cela en détails.

Commençons donc par le point qui m’a le plus dérangée tout au long de ma lecture afin de finir sur une note positive. Il s’agit tout simplement du climat social ambiant décrit dans ce roman, un simple élément de contexte donc, mais qui occupe ici une place importante.

Ce roman date du milieu des années 1970s. J’ai aujourd’hui sans doute une vision assez sélective et éloignée de la réalité de cette époque, ne l’ayant pas moi-même vécue, si bien que je ne saurais dire si les considérations et attitudes prêtées aux personnages leur sont spécifiques ou si elles reflètent le quotidien de cette décennie. Toujours est-il que j’ai été, peut-être pas choquée, mais en tout cas mise mal à l’aise par le racisme (à l’égard de celui qui est perçu comme étranger ou différent pour quelque raison que ce soit) et le sexisme ambiants.

Autant cela ne joue pas un rôle majeur dans l’intrigue, autant cela imprègne littéralement chaque page du récit. C’est d’autant plus dérangeant que c’est extrêmement insidieux. On ne va pas avoir affaire à un grand méchant qui proférerait des énormités inacceptables et qu’il serait alors facile de détester en bloc. Au contraire, on est vraiment dans la définition du racisme ordinaire, une succession de réflexions quotidiennes auxquelles il semble que les personnages ne pensent même pas en les énonçant.

Il en est ainsi tout au long du roman et il n’existe pas un personnage pour rattraper les autres sur ce plan-là. A tel point que cela a fini par vraiment prendre une importance énorme pour moi. Chaque page me faisait grincer des dents et je ne voyais plus que cela.

La conséquence de tout cela est que je ne saurais dire exactement pourquoi je n’ai pas accroché à l’intrigue. Est-elle si alambiquée que cela avec ses innombrables personnages ou bien n’étais-je simplement pas assez concentrée pour pouvoir l’appréhender dans des conditions favorables ?

Pour vous résumer les faits, puisque la 4ème de couverture n’est pas très explicite, tout commence lorsque trois meurtres semblables sont commis. Pourtant rien ne semble lier les victimes et la police se trouve à court d’idées pour mener son enquête.

S’il y a a bien un, en revanche, qui ne connait pas ce genre de problèmes, c’est Sherlock Holmes. Grâce à la méthode infaillible qu’il a mise au point, le détective consultant résout tous les crimes. Alors que l’on tourne un nouvelle adaptation de ses aventures pour la télévision, Sheridan Haynes, fervent admirateur du maître et son interprète à l’écran décide de sauter le pas. A son tour de se lancer dans l’investigation de ces meurtres, bien réels, cette fois !

L’idée est assez sympathique : quel amateur de romans policier n’a pas rêvé de résoudre un jour à son tour, une enquête ? Ainsi, l’on s’attache assez spontanément à Sheridan mais le fait est que j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans l’histoire et à m’intéresser à la progression de l’enquête.

Enfin, le mobile du meurtrier m’a semblé assez surréaliste et il m’a manqué un petit quelque chose en refermant la dernière page. J’ai eu l’impression que tout se terminait trop vite et qu’il restait tout un tas de petites choses en suspens. Peut-être que le deuxième volume  de la série fait intervenir les mêmes personnages et me permettra donc de réellement tourner la page, d’obtenir toutes les informations qui m’ont ici manquées ? En tous cas je l’espère et je pense que j’attendrai pas très longtemps avant de le vérifier parce que pour l’instant je n’ai pas ce sentiment de closure attendu et cela me travaille.

Bref, tout cela n’est pas très positif jusque là… En revanche, s’il y a quelque chose qui m’a beaucoup plu c’est ce choix de faire du héros un acteur incarnant Holmes à l’écran. Cela conduit à une réflexion intéressante sur la frontière entre fiction et réalité (frontière d’autant plus fine que l’acteur est le plus souvent appelé Sher et que pour le public, il est Sherlock Holmes), sur la place de Holmes dans la culture populaire, les goûts du public en matière de divertissement….

Il y a vraiment énormément de thèmes abordés dans ces quelques pages et c’est vraiment ce qui m’a donné envie de m’accrocher. La situation est d’ailleurs incroyablement moderne et actuelle : pour faire la promotion de la série, les producteurs ont été jusqu’à loger l’acteur dans Baker Street, rendant son adresse publique et meublant son appartement de reliques évoquant les enquêtes du détective. On pourrait presque y trouver l’inspiration pour un nouveau programme de télé-réalité…

J’ai aussi beaucoup aimé le fait que l’auteur choisisse d’aborder la question de l’adaptation. Lorsque l’on s’attaque à un tel personnage, faut-il rester expressément fidèle au texte ou bien moderniser la chose pour coller aux valeurs et tendances contemporaines ? Quel est le rôle du public dans l’évolution d’une série ? Peut-il en dicter les développements ? Doit-on lui donner tout ce qu’il attend (ou ce que l’on pense qu’il attend) ? Autant de questions qui trouvent un écho particulier aujourd’hui, je trouve…

Tout cela est ici centré sur l’univers holmésien, profusion d’allusions à l’appui, mais la réflexion proposée est plus vaste et générale, je crois. C’est vraiment l’aspect que j’ai envie de retenir de ce texte et je ne dis pas que je n’y reviendrais pas dans quelques temps…

En bref…

Je n’ai vraiment pas accroché à ce roman qui propose pour autant quelques pistes de réflexion intéressantes sur Holmes et son succès. En cause, des personnages au comportement parfaitement rebutant. J’espère trouver une ambiance différente dans le second volume !

Les enquêtes de Sheridan Haynes : Un manuscrit en or massif

Les éditions du Masque : site officiel

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Infos : Dans la peau du rôle, roman de Julian Symons. Titre original : A Three Pipes Problem. Traduction de Jean André Rey. Publication originale : 1975. Publié chez les éditions du Masque en 1977 (n.1459). 253 pages. Ouvrage épuisé.

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10 commentaires sur “Dans la peau du rôle – Julian Symons

  1. Ida dit :

    Hello Méloë

    J’étais petite dans les années 70. Dans les classes populaires françaises c’était une période d’optimisme relatif avec des idéaux égalitaires très présents. 68 n’était pas très loin! Le féminisme français en plein développement! Mon père faisait la vaisselle et la cuisine avec ma mère! 🙂

    Qu’en était il dans la classe bourgeoise britannique? Je crains qu’on en était loin. Je lis un policier de JK Rolling (écrit avec un pseudo masculin… on pourra se questionner sur ce choix!). Elle décrit des rapports sociaux contemporains très révélateurs de l’étanchéité que les castes maintiennent encore entre elles… c’en est presque violent. Rejetez un oeil sur Downtown Abbey… ça a toujours été le cas.

    En France ces rapports existent aussi mais sont rendus plus flous, plus estompés… Mais ils s’expriment plus a travers des non dits tout aussi implacables que les « déclassés » (personnes qui viennent de classes sociales populaires et évoluent du fait de leur réussite scolaire ou professionnelle dans les classes sup’) ne connaissent que trop.

    Nous ne sommes pas habitués au côté un peu brutal de la façon dont s’expriment ces clivages sociaux outre Manche. Je me demande si ce n’est pas ça aussi qui vous fait trouver désagréable ce que ce livre décrit. Dans certaines classes bourgeoises on ne se censure pas pour exprimer franchement des propos discriminatoires. Dans les années 70 ou 80 le politiquement correct ne réprimait pas les propos racistes ou sexistes comme aujourd’hui.

    Est ce que cette réflexion rejoint la vôtre?

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    • Méloë dit :

      Merci Ida pour ces réflexions.Comme cela me titillait, j’ai interrogé ma mère qui était ado dans les années 1970. C’était très intéressant de discuter de cela avec elle et je pense effectivement que l’époque de la rédaction et la nationalité de l’auteur jouent un rôle majeur dans la tonalité du récit. C’est quelque chose qui parait tellement ‘énorme’ aujourd’hui que le résultat est un peu dur à avaler mais en soi c’est un témoignage d’une époque et il faut en prendre conscience avant de se plonger dans cette lecture, je pense.

      D’ailleurs, sachant à quoi m’attendre, le second roman de l’auteur est beaucoup mieux passé (même si certaines réflexions ont continué de m’horrifier).

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  2. belette2911 dit :

    Je pense qu’en 70, les gens étaient ainsi et tu pouvais le dire sans que personne ne soit choqué… souviens-toi de la manif « touche pas à mon pote » dans les années 80. On était loin, tu sais, dans le racisme ordinaire !

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    • Méloë dit :

      J’étais pas née 😳 (seulement 2 ans plus tard) alors je n’ai qu’une image assez partielle de ce que cela a pu être mais effectivement, je prends conscience à quel point les choses ont changé. Au moins au sujet de ce qui peut être dit en public, ou imprimé, comme ici. Je crois que c’est surtout ça qui m’a dérangée en fait : le fait que toutes ces petites réflexions soient imprimées dans un ouvrage de divertissement sans qu’elles ne soient censées attirer l’oeil du lecteur. C’est ‘normal’ pour le contexte et c’est cela que j’ai eu du mal à réaliser.

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      • belette2911 dit :

        Oui, pour le contexte, c’est normal… un peu comme dans le canon quand on parle de « nègre » ou quand on dit que la femme doit rester à ses casseroles, qu’elle n’a pas la capacité de voter ou que la voix d’un homme de couleur ne vaut que la moitié de celle d’un blanc… (et ils ne disaient pas gens de couleurs, à l’époque).

        Je comprend que ça puisse choquer les yeux des lecteurs, mais à cette époque, c’était ainsi et c’est bien de ne pas l’oublier afin de ne plus agir de la sorte… mais quand j’entends certains discours, j’ai froid dans le dos…

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        • Méloë dit :

          Tu vois dans le Canon, ça me gêne moins parce que l’époque est plus éloignée de la nôtre et que ça fait partie de données historiques que j’ai en tête en entamant ma lecture. Là, c’est beaucoup plus proche de nous et beaucoup plus vivant/réaliste dans la représentation du coup parce qu’on pourrait vraiment connaitre ces personnages. Et curieusement, en plus, j’ai trouvé que c’était bien plus poussé que dans le Canon, tout simplement parce que certains thèmes /idées ne pouvaient tout simplement pas être évoqués en littérature au XIXème et que l’on préférait faire comme s’ils n’existaient pas (même si on n’en pensait pas moins par ailleurs), alors que là pour le coup, il n’ y a plus les mêmes tabous et du coup on se retrouve face à des réflexions assez extrêmes…

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          • belette2911 dit :

            Moi ça ne me dérange pas, dans la littérature, hein, en vrai, oui, parce que je me dis que l’auteur, bien que contemporain, c’est mis dans l’ambiance de l’époque pour nous en dresser un portrait fidèle.

            Je pense que du temps d’ACD on en parlait pas assez et le livre de Dickens avait été une bombe, à l’époque de sa sortie parce qu’il disait ce qu’il se passait dans les quartiers pauvres.

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            • Méloë dit :

              En effet, quand l’auteur écrit un roman dont l’action se déroule dans le passé, ça passe mieux et cela fait partie de la restitution du contexte. Après, quand une oeuvre écrite dans les 1970s se déroule ces mêmes années avec voitures, télévision… autant d’élément qui nous sont encore familiers, c’est d’autant plus marquant que c’est un témoignage direct et proche de nous et plus seulement une reconstitution.

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  3. Dorothée dit :

    Oui, ca a l’air intéressant, malgré les faiblesses que tu pointes du doigt.
    Je n’ai pas vécu les 70s non plus, mais pour bien connaitre le cinema de cette période, je te confirme que racism et sexism « ordinaires » étaient plus qu’anodin (je suis très choquée notamment par les films d’horreur ou les femmes sont vraiments des pauvres choses tremblantes victimes de crises de nerfs tous les quart d’heure… dans les films de Dario Argento par exemple… )

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    • Méloë dit :

      Sincèrement, il y a quelques réflexions très intéressantes sur notre rapport aux héros populaires et sur la société de consommation. C’est vraiment un aspect qui m’a plu (et du coup j’étais déçue de le voir beaucoup moins bien développé dans le second roman de l’auteur).

      Merci pour ton expérience cinématographique. J’avoue que c’est un domaine où mes connaissances sont extrêmement lacunaires… C’est intéressant d’y constater le même phénomène. Cela ne vient que renforcer l’idée que de telles représentations étaient vraiment la norme.

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