La maîtresse de l’Attorney Général – Anonyme

Sherlock Holmes - La maîtresse de l'Attorney Général

La maîtresse de l’Attorney Général…

Lord Dempson et son épouse sont retrouvés sans vie dans leur chambre à coucher, sauvagement assassinés. Or, les fenêtres sont closes, la porte fermée de l’intérieur. Comment le meurtrier a-t-il pu s’introduire, puis s’en aller en ne laissant aucune trace ?

Véritable énigme pour Sherlock Holmes, sont, pour la première fois, il ne parvient pas à trouver la clé. Renoncera-t-il ? Ce serait mal connaitre le fameux détective que de le croire. L’enquête, qu’il reprendra six mois plus tard sur la base dé’éléments nouveaux, va l’entraîner dans les pires dangers…

Un peu d’histoire…

Une fois n’est pas coutume, ma curiosité m’a poussée à faire quelques recherches sur l’origine de ce texte avant de rédiger ce billet et il me semble intéressant de les résumer ici. Ce qui a attiré mon attention, c’est la date de publication originale de ce texte : 1907 !

C’est à dire que l’on a affaire à un pastiche écrit alors qu’Arthur Conan Doyle publiait toujours régulièrement des aventures canoniques de Sherlock Holmes. Le personnage, alors extrêmement populaire, est loin d’être entré dans le domaine public. Quelle est donc l’origine de ce texte et comment a-t-il pu être publié ?

Nous apprenons dans les premières pages du livre que ce texte a été initialement publié dans la collection La nouvelle populaire. Voici donc une piste de recherche que je devrais pouvoir suivre assez facilement.

Cette collection a publié diverses séries littéraires entre 1907 et 1912. Parmi ces séries, on trouve ‘Les dossiers secrets de Sherlock Holmes’, rapidement renommée ‘Les dossiers secrets du roi des détectives’ (suite à une plainte déposée par le détenteur des droits d’Arthur Conan Doyle pour la France). 16 numéros au total, publiés entre le 15 octobre 1907 et le 26 mars 1908, voient ainsi le jour dans cette série.

Il s’agit de pastiches allemands initialement publiés par l’éditeur Verlagshaus für Volkliteratur und Kunst (La nouvelle populaire ayant été une succursale de cette grosse maison). Parmi les auteurs de ces textes, on trouve Théo Von Blankensee, Kurt Matull et de nombreux anonymes, comme cela est visiblement le cas ici. La liste complète des textes publiés dans cette série est disponible ici.

Après disparition de La nouvelle populaire, ces pastiches ont été réédités en 1929 avec une petite modification : le héros s’appelle désormais Harry Dickson. C’est le seul changement et ils sont alors publiés parmi divers autres textes mettant en scène ce nouveau personnage (il faudrait d’ailleurs que je lui consacre un article, un jour, si j’arrive à y voir plus clair dans ses multiples vies de papier, entre reprises, inventions et traductions qui n’en sont pas).

Enfin, ces nouvelles ont été rééditées une dernière fois au début des années 1990 par un éditeur suisse : Sherlock’s Diffusion S.A. qui a visiblement très rapidement fait faillite. Je n’ai malheureusement presque rien trouvé sur cet éditeur alors si vous avez des informations à son sujet, cela m’intéresse !

L’avis du consulting blogger…

J’ai découvert cette collection de petits livres grâce à Belette, il y a pas mal de temps déjà mais il m’a fallu plusieurs mois et une visite à L’amour du noir pour mettre enfin la main sur un premier volume. En revanche, je ne savais alors pas du tout qu’il s’agissait de rééditions de textes aussi anciens. C’est en découvrant cette particularité que j’ai eu envie de découvrir ce pastiche sans tarder.

En effet, si une partie du travail du pasticheur actuel repose sur la reconstitution d’une époque qu’il n’a pas connue, ici la situation est bien différente. Le cadre décrit par l’auteur dans ce texte est tout simplement celui de son quotidien, plus ou moins enjolivé j’en conviens puisque je doute sincèrement qu’il fréquentait régulièrement la haute société britannique. Mais le fait est que c’est au moins un regard totalement différent sur l’époque que l’on s’apprête à découvrir ici.

Au final, le pastiche en lui-même m’a semblé de bien piètre qualité, si tant est qu’il mérite même le titre de pastiche. J’ai malgré tout été touchée par ce texte pour le témoignage qu’il représente dans l’histoire de la littérature populaire.

Ma première impression a été d’avoir affaire à une imposture. Oh sympathique l’imposture mais tout de même pas très convaincante. Un récit à la troisième personne du singulier, Holmes qui laisse qualifier sa méthode d’instinct et dont la plus brillante déduction en arrivant sur une scène de crime est de déclarer les victimes décédées, Watson rebaptisé Taxon et devenu secrétaire du détective… Autant vous dire que l’on ne retrouve pas grand chose du Canon dans ce texte !

La question faisait justement débat ici il y a quelques jours et en début de semaine Alistair Duncan publiait une réflexion (très pertinente à mon sens) sur ce qui fait selon lui un bon pastiche. Examiné sous ce filtre, ce texte obtiendrait un zéro pointé. On se rend vraiment compte qu’ici le nom de Sherlock Holmes est pratiquement devenu un terme générique pour désigner le détective privé et qu’il n’a plus grand chose à voir avec l’original.

Dès lors, je ne suis pas convaincue que la chose puisse réellement être qualifiée de pastiche car on ne sent aucun effort de s’inspirer de l’original. On surfe en réalité sur la vague du succès des aventures du détective consultant pour vendre au public une contrefaçon qui, si elle se laisse lire, n’a pas grand chose à voir avec ce qu’elle prétend être.

Cependant, le choix d’avoir appelée le héros Sherlock Holmes n’est pas anodin. Même si le récit semble n’avoir aucun lien avec le héros original, c’est une preuve du succès qu’il pouvait avoir à l’époque. C’est une information très intéressante en elle-même.

Ceci étant mis au point, j’ai rapidement revu mes attentes quant à ce texte et j’ai finalement réussi à lui trouver un certain charme. Le fait est que j’ai depuis toujours un faible pour le récit à sensation. Et là c’est un véritable festival : crimes décrits dans une profusion de détails délicieusement horribles, déclarations d’amour grandiloquentes et interminables, personnages archétypaux, héros en danger dans des scènes au suspense à couper le souffle… Tous les codes du genre sont réunis en moins de 100 pages et l’on ne s’ennuie pas un instant !

C’est un genre qui a extrêmement vieilli et qui peut sembler totalement rébarbatif à un lecteur actuel mais moi je trouve cela délicieusement romantique. Je ne lirais pas cela à longueur de journée, hein, mais tomber sur ce genre de pépites de temps à autres me réjouit.

Globalement ce qui m’a plu c’est que dans ce tout petit texte pratiquement oublié, on a un véritable témoignage de ce le public pouvait lire au début du XXème siècle, au-delà des textes qui sont devenus nos ‘classiques’. Cette littérature populaire nous offre une plongée dans une époque et son quotidien. On découvre ainsi les divertissements d’une génération et c’est important pour moi que ces récits ne tombent pas totalement dans l’oubli (déformation professionnelle ?).

En bref…

Une nouvelle qui ne mérite pas vraiment le titre de pastiche mais qui s’avère intéressante de par l’histoire de sa publication originale. Le témoignage d’une époque passée que j’ai été ravie de sortir de ses oubliettes !

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Infos : Sherlock’s Story, tome 8 : La maîtresse de l’Attorney Général. Nouvelle initialement publiée en 1907 dans la collection ‘La nouvelle populaire’. Rééditée en 1994 par Sherlock’s Diffusion. 94 pages. Ouvrage épuisé.

Source : A propos de littérature populaire, Holmes & Co.

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9 commentaires sur “La maîtresse de l’Attorney Général – Anonyme

  1. Ida dit :

    Merci Méloë pour ce billet qui a lui seul serait presque plus palpitant que le texte lui-même! En effet, la façon dont vous nous parlez de votre découverte de ces textes relève du récit d’archéologie littéraire! 🙂 Je trouve ça passionnant… Il y a comme un léger parfum de « Club Dumas » de Perez-Reverte (le livre dont a été tiré le film la neuvième porte – un film qui s’écarte d’ailleurs allègrement du livre en rajoutant plus de fantastique que nécessaire, je trouve… Mais bon… c’était certainement plus vendeur qu’une « simple » intrigue de bibliophiles! 😉 ).

    Merci aussi au passage pour ce lien vers la définition du « bon pastiche ». En effet, cela avait été l’occasion d’un échange fourni à trois dans les commentaires d’un de vos billets, une de vos lectrices soulevant justement cette fameuse question.

    A bientôt

    Aimé par 1 personne

    • Méloë dit :

      Je ne connais ni ‘Le club Dumas’, ni ‘La neuvième porte’ mais vous m’avez intriguée !

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      • Ida dit :

        Le Club Dumas d’Arturo Perrez-Reverte (je ne suis pas certaine de l’orthographe du nom), raconte les aventures d’un acheteur-vendeur de livres rares et anciens qui se trouve chargé d’authentifier un manuscrit de Dumas… Et en même temps chargé de l’authentification d’un livre d’occultisme. Les deux fils s’entrecroisent allègrement.

        Le film « La Neuvième Porte » (Avec Johnny Deep… Hiiiiiiiiiiiiiiii 😀 ) fait l’impasse sur le manuscrit de Dumas pour ne retenir que l’aventure du livre occulte en y ajoutant du fantastique. J’avoue… que ça n’a presque plus rien à voir avec le livre… Je crois même que des noms changent… Une très libre adaptation. Cela dit, ça se regarde, mais il ne faut pas se hasarder à essayer de faire le point sur ce qui est ou pas en rapport avec le livre.

        Comme vous le constatez, on est là très loin de l’univers holmesien. 🙂

        A bientôt

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        • Méloë dit :

          Merci pour ces précisions, chère Ida. Je crois que ‘Le club Dumas’ pourrait beaucoup me plaire. Mr. Holmes me pardonnera bien cette infidélité, j’espère !

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  2. belette2911 dit :

    Oui, je l’avais lu mais il n’était pas terrible du tout… oui, Sherlock Holmes ne sert que de prête-nom et le fameux Taxon ressemble fort au compagnon de Harry Dickson… 😀 Malgré tout, ma collectionnite aiguë fera que j’achèterai les deux qu’il me manque pour les avoir tous.

    Aimé par 1 personne

  3. Dorothée dit :

    Pour avoir englouti des 10e d’Harry Dickson, il y en a de bons… Notamment ceux de Jean Ray (traducteur à la base, mais bon, il en a réécrit bon nombre), par contre, cela s’éloigne de Holmes, et prend un petit air fantastique. Tu devrais en trouver en Librio (j’en ai tout une série chez mes parents), si le coeur t’en dit 🙂

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    • Méloë dit :

      J’en ai un de Jean Ray en Librio, justement (la terrible nuit du zoo). Je l’ai lu il y a pas loin d’un an, je pense, et j’ai plutôt bien aimé. Cela-dit je n’en garde pas non plus un souvenir très marquant. J’aimerai prendre le temps d’en lire un peu plus et de faire quelques recherches avant d’en parler.

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