Une boîte en carton bien encombrante…

J’évoquais dans un récent billet sur les diverses éditions du Canon holmésien, les ‘maltraitances’ régulièrement subies par une nouvelle en particulier : ‘L’aventure de la boîte en carton’ (CARD pour les intimes). En effet, ce texte est régulièrement déplacé, oublié, réutilisé à tel point que le lecteur finit par se poser des questions… D’ailleurs, je vous invite même, avant d’aller plus loin, à rechercher cette nouvelle au sein de votre édition du Canon, histoire de découvrir quelle version vous avez entre les mains et de mieux comprendre les explications qui vont suivre.

Pour résumer la situation, le problème à résoudre est double : il s’agit d’une part de retrouver la position originale de ce texte et de comprendre pourquoi il ne la conserve pas systématiquement dans les diverses éditions. D’autre part, lorsque l’on étudie le contenu même de l’introduction de ce texte on réalise qu’il apparaît également ailleurs dans certaines éditions du Canon. Là encore, on peut essayer de comprendre ce qui s’est produit, puisque les mêmes raisons sont en cause.

Ce double problème semble au premier abord constituer un sac de nœuds indémêlable, pourtant l’affaire n’est pas particulièrement compliquée comme nous allons le voir au cours de cette enquête. Il suffit, comme bien souvent, de revenir aux sources et de remonter tranquillement le fil des diverses publications successives du Canon holmésien pour y voir plus clair.

L'aventure de la boîte en carton - Sidney Paget

Illustration de Sidney Paget pour ‘The Adventure of the Cardboard Box’.

Commençons donc par nous intéresser à la position parfois fantaisiste (voir l’absence) de cette nouvelle au sein des diverses éditions du Canon holmésien et à la raison la plus souvent avancée pour expliquer cela.

CARD a été publiée pour la première fois dans le mensuel The Strand Magazine en janvier 1893, soit au sein d’un ensemble de nouvelles publiées dans le magazine entre décembre 1892 et décembre 1893, puis regroupées plus tard en un recueil intitulé The Memoirs of Sherlock Holmes. Ainsi, en toute logique, ‘The Adventure of the Cardboard Box’ devrait occuper la deuxième position au sein de ce recueil, entre ‘The Adventure of Silver Blaze’ et ‘The Adventure of the Yellow Face’. Or, dès la première publication britannique du recueil, les ennuis commencent.

En effet, ‘L’aventure de la boîte en carton’ est absente de la première édition britannique de The Memoirs of Sherlock Holmes, parue en 1894. Elle a cependant été intégrée à la plupart des éditions suivantes. Aux Etats-Unis, c’est plus compliqué : la nouvelle est bien présente au sein de la première édition du recueil mais elle absente dans les éditions suivantes. Plus tard, elle est finalement réintégrée au Canon dans certaines éditions, mais est alors généralement placée en deuxième position au sein du recueil His Last Bow (première publication : 1917), entre ‘The Adventure of Wisteria Lodge’ et ‘The Adventure of the Red Circle’.

Pour ce qui est des éditions françaises, on remarque qu’elles suivent bien plus souvent le modèle américain que le modèle britannique, en publiant la nouvelle au sein du recueil Son dernier coup d’archet. L’édition Omnibus, quant à elle, après avoir longtemps omis ce texte semble avoir préféré ne prendre aucune décision sur le sujet, en publiant la nouvelle de façon indépendante à la fin du dernier volume si l’on en croit la page internet consacrée à l’ouvrage.

La raison le plus souvent avancée quant à cet escamotage de la nouvelle est celle d’un texte au thème trop inconvenant pour le public de l’époque de sa publication initiale. En effet, au cours de son enquête, Holmes découvre que deux personnages entretiennent une relation extra-conjugale. Si cela fait à peine lever le sourcil aujourd’hui, ce fait avait été jugé choquant à la fin du XIXème siècle.

Maintenant que ce point est éclairci, étudions l’introduction de ce texte.

Vous pouvez la lire en version intégrale à cette adresse. Pour ma démonstration, je me contente de recopier un tout petit extrait :

It was a blazing hot day in August. Baker Street was like an oven, and the glare of the sunlight upon the yellow brickwork of the houses across the road was painful to the eye. It was hard to believe that these were the same walls which loomed so gloomily through the fogs of winter. Our blinds were half-drawn, and Holmes lay curled upon the sofa, reading and re-reading a letter which he had received by the morning post. For myself, my term of service in India had trained me to stand heat better than cold, and a thermometer at 90 was no hardship.

Pour ceux qui ne parlent pas la langue de Holmes, on découvre donc que l’affaire prend place au mois d’août, alors que le temps est incroyablement chaud, ce qui n’est pas inhabituel pour cette période de l’année.

En revanche, ce qui est plus curieux, c’est que dans certaines éditions de ‘The Adventure of the Resident Patient’, on trouve exactement la même introduction… à un détail près :

It had been a close, rainy day in October. Our blinds were half-drawn, and Holmes lay curled upon the sofa, reading and re-reading a letter which he had received by the morning post. For myself, my term of service in India had trained me to stand heat better than cold, and a thermometer of 90 was no hardship.

On découvre alors que l’affaire se déroule en octobre… Dès lors, il est un peu plus étrange de voir Watson évoquer une chaleur écrasante : plus de 32°C (si l’on effectue la conversion), alors qu’il nous indique par ailleurs qu’il a plu toute la journée…

En fait, si l’on regarde ce qui suit cette brève description du contexte, on constate que l’on assiste à une déduction assez brillante de Holmes quant aux pensées de Watson, Holmes expliquant par le détail le fil de son raisonnement. Ce passage, appartenant donc originalement bien à CARD a été jugé particulièrement intéressant si bien que CARD n’ayant initialement pas été retenue pour une publication en volume, il a été inséré au début de RESI, à l’introduction originellement beaucoup plus courte (vous pouvez la découvrir ici).

Lorsque CARD a finalement été réintégrée au volume The Memoirs of Sherlock Holmes, le long passage déductif a retrouvé sa place initiale… enfin pas dans toutes les éditions, malheureusement. On tombe donc régulièrement sur des éditions du Canon ayant bien réintégré CARD et son introduction, mais n’ayant pas repris la version correcte de RESI. Ainsi l’on est ammené à lire deux fois la même scène, dans un contexte plus qu’étrange la seconde…

Bref, une affaire donc beaucoup plus simple qu’il n’y parait et qui montre que tous les éditeurs n’abordent pas forcément leur travail avec le même sérieux… J’espère en tous cas que vous y voyez désormais plus clair.

Sources :  Wikipedia, SSHF et explorations personnelles.

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9 commentaires sur “Une boîte en carton bien encombrante…

  1. je l’ai dans son dernier coup d’archet….. Dans les mémoires de Sherlock Holmes, elle n’y est pas donc si j’ai bien compris nous prenons le modèle Américain pour l’ordre de sortie des histoires, mais pour le livres de poches et autre éditeur, j’ai eu du mal à tous répertorier tellement les nouvelles sont mélangées, pas avec le même titre de volume etc…… j’ai eu du coup pas mal de doublons (( je les ai donnés à mon petits fils,)) j’espère qu’un jour il les lira !!!!!!!! voilà , voilà, très intéressant comme article !!!!!!! 🙂

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  2. belette2911 dit :

    J’y avais perdu mon latin à l’époque !! C’est une fois que je suis passée au Net et allée sur la SSHF que j’ai appris par bribes cette petite subtilité ! J’ai tout compris dans l’excellent livre de J-P Crauser « Quel jour sommes-nous, Watson ? ».

    Bien résumé et expliqué ! 😉 Ton article, je parle…

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  3. Dorothée dit :

    La nouvelle se trouve tout à la fin de mon édition France Loisirs (reprise d’omnibus, si mes déductions sont exactes) et toute esseulée… la chronologie Holmésienne ! quelle calamités !
    Ce problème de convenance m’en rappelle un autre ! (histoire de parler de gentleman-cambrioleur!), le Baron Stromboli de José Moselli s’est retrouvé tronqué dans ses aventures, parce qu’il avait des maîtresses, et que ce n’était pas convenable (1913), les pauvres demoiselles (ou dames!) devenaient soient de vagues connaissances ou disparaissaient carrément de l’ouvrage ! (heureusement, une bonne âme m’a prêté le texte intégral… et de croustillant dans tout ça… point ! 😉 Ah, cette bonne vieille morale moralisatrice…).

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    • Méloë dit :

      Oh, je n’étais pas du tout au courant, mais c’est drôle effectivement de voir ce qui pouvait choquer à une époque… Il faudrait que je le retrouve mais je crois qu’on a une édition censurée du Tartuffe, pas si vieille que ça en plus (moins de 100 ans).

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      • Dorothée dit :

        Tartuffe, dès le début, Molière a eu des soucis avec l’Eglise… ça a dû continuer ! et quand on pense que même Imagine de Lenon a été interdite aux Etats-Unis jusqu’à il y a très peu… (je me dis que faudrait censurer la censure !)
        Pour le baron Stromboli, jette un oeil dans Arsène Lupin & Cie, je lui ai consacré tout un chapitre (je rêve de le rééditer !)

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