L’aventure de l’homme de Piltdown

J’ai entendu parler de cette affaire pour la première fois pendant ma première année d’archéo à la fac, il y a maintenant quelques années. Mais c’est seulement quelques mois plus tard, alors que je lisais un ouvrage sur le sujet pour satisfaire ma curiosité que j’ai découvert que Sir Arthur Conan Doyle avait été mêlé à l’affaire ! Du coup, j’ai poursuivi brièvement mes recherches dans ce sens afin de pouvoir partager avec vous le fruit de mes découvertes au sujet de cette histoire qui a tout d’une aventure digne de Sherlock Holmes !

L’affaire :

Je vais essayer d’être la plus concise possible dans cette partie car je sens déjà que ce billet sera relativement long alors autant essayer de perdre le moins de lecteurs possibles en cours de route. Si jamais, vous voulez en savoir plus, vous aurez toujours la possibilité de vous référer à la conséquente littérature publiée sur le sujet.

L’examen du crâne de Piltdonwn, tableau de John Cooke, 1915.
© Geological Society of London.

Le 18 décembre 1912, lors d’une réunion de la Geological Society of London, Charles Dawson annonce être en possession de fragments (en marron sur la photographie ci-dessous) appartenant à un crâne humain très ancien, découverts dans le sol près de Piltdown, une localité du Sussex. Il explique que les premiers fragments lui ont été confiés en 1908, par des ouvriers travaillant sur place. Mais le problème est qu’il n’a jamais été capable de prouver l’authenticité de sa découverte et qu’il a souvent modifié ses propos (en particulier au sujet de la date de la découverte) au fil de ses communications sur le sujet.

Charles Dawson évoque sa découverte pour la première fois en février 1912. Or s’il est réellement en possession des fragments depuis 1908, pourquoi ne pas en avoir parlé plus tôt ? Et comment expliquer qu’il soit capable de retrouver le site exact de la découverte lorsqu’il revient sur les lieux avec Arthur Smith Woodward, responsable du département de géologie au sein du British Museum, au cours de l’été 1912, alors que suite à des travaux de terrassement la physionomie des lieux a bien changé ? Enfin, comment expliquer qu’une fois sur place les deux hommes réussissent à exhumer d’autres restes appartenant tous précisément à ce crâne ? Les travaux évoqués auraient logiquement dû détruire/déplacer/éliminer tout fossile se trouvant alors dans le sol.

Moulage et reconstitution des restes de l’homme de Piltdown.
© Australian Museum.

Le crâne ainsi reconstitué à partir des restes soumis par Dawson est très semblable à celui d’un homme moderne, à ce détail près que la machoire, bien que portant des dents d’apparence humaine, est très simiesque dans sa forme et ses proportions. La communauté scientifique aussi bien que le grand public est alors persuadé que le chaînon manquant entre le singe et l’homme vient enfin d’être retrouvé, ce qui démontre l’exactitude de la théorie de Darwin sur l’évolution humaine. Cette théorie énonce en effet que le développement du cerveau est la première étape de l’évolution humaine et que les autres développements physiologiques sont venus plus tard, et sont la conséquence de ce développement initial du cerveau et de l’intelligence.

La découverte du crâne de Piltdown amène aussi la preuve que l’Evolution humaine a connu une étape majeure en Angleterre, bien avant les autres pays européens, où tous les fossiles humains ont été découverts jusqu’alors.

Cependant, dès 1913, certains scientifiques commencent à emmettre l’hypothèse qu’il ne s’agirait pas des restes d’un seul crâne mais de fragments d’une mandibule de singe mixés à des fragments de crâne humain. Mais n’ayant aucun moyen de démontrer la véracité de leur hypothèse, et le public étant tellement convaincu de l’authenticité du fossile de Piltdown, lorsque Dawson meurt en 1916, sa découverte est toujours considérée comme authentique et ayant permis une avancée majeure dans le domaine de la paléonthologie humaine.

Les années passant, de plus en plus de fossiles sont découverts partout dans le monde et l’homme de Piltdown avec ses caractéristiques bien particulières commence à devenir problématique : il ne ressemble à aucun autre fossile et il est impossile de lui trouver une place au sein de l’arbre phylogénétique de l’évolution humaine…

Cependant, personne n’est alors prêt à admettre qu’il s’agit d’un faux, pas après tant d’années. On retire tout de même discrètement le crâne de la vitrine dans laquelle il était exposé au sein du British Museum et il est délibérément oublié jusqu’en 1949, année où, les récentes avancées de la science aidant, les premiers tests scientifiques sont pratiqués sur le crâne. Une première datation au fluor des restes prouve deux points essentiels :

  • les fragments de crâne et de mandibule sensés appartenir au même individu n’ont pas le même âge.
  • ni les fragments du crâne, ni ceux de la mandibule sont assez anciens pour remonter à la préhistoire.

En 1953, le crâne est officiellement reconnu comme résultant d’une imposture : une mandibule d’orang-outan a été artificiellement teintée au dichromate de potassium afin de lui donner un aspect ancien similaire à celui des fragments de crâne, puis des dents humaines ont été collées dans les alvéoles.

En 1959, une datation au C14 a permi de démontrer que le crâne n’avait que 600 ans environ. Et c’est ainsi qu’a été résolu le mystère de l’une des plus célèbres impostures archéologiques. Cependant, le coupable n’a jamais été formellement identifié et c’est justement ce qui m’intéresse dans cet article.

L’enquête :

Comme je l’ai expliqué en introduction, j’ai immédiatement été fascinée par cette affaire : le crâne de Piltdown est l’une des impostures scientifiques les plus célèbres au monde et je trouve absolument incroyable qu’un tel faux, grossier, qui plus est, ait ainsi réussi à tromper le monde pendant autant d’années. Et par là, j’entends pas seulement le grand public mais aussi tous les plus grands scientifiques de l’époque. Mais finalement, c’est peut-être justement le truc : la découverte était tellement énorme, que personne n’a immédiatement songé à la remettre en cause.

Et le plus extraordinaire dans l’histoire, c’est qu’exactement 100 ans plus tard, nous ne savons toujours pas avec certitude qui est  le coupable. J’adore les histoires non résolues et je ne peux m’empêcher d’y fourrer mon nez dès que j’en découvre une nouvelle. Alors quand en plus j’ai découvert que Sir Arthur Conan Doyle fait partie de la liste des suspects, il est apparu évident que je devais m’y intéresser de plus près !

Avant de poursuivre, je tiens à vous mettre en garde : je ne prétends nullement détenir la vérité sur le sujet, ni avoir suffisamment creusé la question pour cela. L’occasion était juste trop belle pour que je la laisse passer et je vous prie, si vous décidez d’aller plus loin, d’accepter comme étant le fruit de ma trop grande imagination le raisonnement qui va suivre.

Nous avons donc affaire à un nombre impressionant de supects au vu du nombre de personnes impliquées dans l’affaire, certains plus crédibles que d’autres dans ce rôle. Et l’affaire est peut-être extrêmement simple : la plupart des chercheurs s’étant penchés sur la question tendent à croire que Dawson lui-même était l’imposteur. Mais personnellement, je n’y crois pas.

Sir Arthur Conan Doyle

Portrait du suspect.

Je sais que la plupart des écrits que vous pourrez lire sur le sujet vous diront le contraire, mais je suis personnellement convaincue que Sir Conan Doyle est l’homme que nous recherchons. J’aime cette idée selon laquelle l’agent littéraire du Docteur Watson a eu envie de s’amuser à nos dépends, avant de se faire totalement dépasser par les proportions prises par ce qui n’était au départ qu’une blague un peu potache.

En effet, je suis absolument persuadée que la personne ayant fabriqué le crâne de Piltdown n’avait aucune intention frauduleuse contrairement à ce que pensent la plupart des spécialistes du sujet. J’ai vraiment l’impression que nous avons affaire à un petit plaisantin qui était certain que personne ne croirait plus d’une seconde à sa blague et s’est ensuite retrouvé absolument incapable d’avouer la vérité tant l’affaire avait pris des proportions démesurées.

A mon avis, Sir Conan Doyle, connaissant le goût de Sherlock Holmes pour l’archéologie a préparé cette petite imposture à son intention. Il voulait sans doute tester les connaissances ainsi que les talents d’observation et de déduction du personnage dans un domaine autre que celui du crime. Holmes n’a pas pu ou n’a pas voulu révéler l’imposture, afin de s’amuser à son tour et le monde s’est alors emballé autour de ce faux.

On a d’ailleurs même évoqué cette possibilité en cours, il y a quelques mois : notre professeur nous a expliqué que jusqu’à une date récente, il y avait une petite ‘tradition’ au sein du département mais que celle-ci a malheureusement disparue : durant les chantiers de fouilles de l’été, les professeurs et élèves des années supérieures avaient pour habitude de cacher au sein du site un certain nombre de faux grossiers afin de ‘bizuter’ les élèves de première année, souvent un peu naïfs. Mais une année, les élèves, prévenus à l’avance par leur camarades, ou bien vexés du tour qui leur avait été joué ont décidé de prendre leur revanche, en fabriquant leur propre faux qu’ils  ont caché à l’intention des responsables. Et le fait est qu’ils avaient tellement bien raffiné leur imposture que l’espace d’un instant, les profs y ont cru. Que se serait-il passé si la blague avait marché plus longtemps ? Sans doute pas grand chose de grave : les élèves, fiers de leur coup, auraient avoué l’imposture et tout le monde aurait bien rigolé. Mais dans une affaire telle que celle qui nous intéresse ici, avec une découverte d’une bien plus grande importance, le coupable pouvait-il réellement se dénoncer après coup ? Surtout s’il avait une certaine réputation et respectabilité à maintenir.

Le suspect :

Je ne suis pas la première à accuser Arthur Conan Doyle du crime. En effet, John Hathaway Winslow et Alfred Meyer ont publié un article très intéressant : The Perpetrator at Piltdown dans lequel ils démontrent la culpabilité d’ACD.

Examinons donc les éléments à charge. Si l’on considère donc qu’il n’y a jamais eu réelle volonté de nuire, mais qu’il s’agit juste d’une blague, on réalise alors que toute cette affaire ressemble à une  histoire que Conan Doyle aurait pu imaginer, inspiré par un certain consulting detective. En effet, à plusieurs reprises dans le Canon on voit Sherlock jouer les archéologues et s’intéresser à la préhistoire… L’archéologie, les crânes, la préhistoire sont des thèmes qui reviennent régulièrement dans le Canon… ou dans les écrits de Sir Conan Doyle lui-même. Par exemple, les créatures rencontrées dans Le monde perdu sont nommées ‘ape-men’ et leur description correspond tout à fait aux reconstitutions que l’on proposait originellement de l’homme de Piltdown, que l’on décrivait d’ailleurs justement sous le terme de ‘ape-man’. Lorsque l’on sait en plus que Le monde perdu a été publié en 1912, pile au moment où Dawson évoque le crâne pour la première fois et à la date où les scientifiques estiment que la découverte a réellement eu lieu…

Ajoutons à cela, qu’à l’époque des faits, Sir Conan Doyle habitait Windlesham, qui est situé à moins de 6 miles (moins de 10 km) du site de la découverte du crâne… Bien sûr cela ne prouve en rien qu’ACD soit notre coupable. En revanche, cela prouve que cela était géographiquement possible.

Enfin, et c’est là un argument de taille, Conan Doyle connaissait Charles Dawson. Les deux hommes se sont rencontrés à plusieurs reprises pour parler de préhistoire et de fossiles dans le courant de l’été 1909. Ils se rencontrent à nouveau en novembre 1911, soit trois mois avant la date supposée de la découverte des restes par Dawson. Car personne ne croit qu’il les ait trouvés en 1908. Mais bien début 1912, lorsqu’il les présente pour la première fois. A cette époque, ACD est en train de terminer Le monde perdu. Il pose alors un certain nombre de questions plutôt curieuses à Dawson : en particulier, il cherche à savoir comment les scientifiques s’y prennent pour identifier des fossiles comme étant d’origine humaine et datant de temps préhistoriques… Sir Conan Doyle teste même les talents de Dawson et la précision de ses méthodes sur divers artefacts fabriqués et d’autres collectés quelques jours auparavant dans les environs…

Preuves ou coïncidences ? Qui sait ? Le fait est que cette théorie est rejetée par de nombreux chercheurs qui n’hésitent pas d’aileurs à s’en moquer. Par exemple, Charles Blinderman, dans son ouvrage: The Piltdown Inquest demande même à Sherlock Holmes de venir résoudre le mystère. Ce qu’il fait, démontrant SPOILER: que c’est Moriarty qui a placé le faux crâne afin de faire accuser ACD. Il souhaitait en effet se venger de sa mort dans les chuttes de Reichenbach. Il semblerait que M. Blinderman ne soit pas au courant que Sir Conan Doyle n’a tué personne et n’était que l’agent littéraire du Dr. Watson… Mais personnellement, je tiens beaucoup à ma théorie. Et puisqu’on ne saura sans doute jamais la vérité, autant choisir la plus plaisante à mes yeux ! D’ailleurs, j’adorerais lire un pastiche sur le sujet, dans lequel Sherlock Holmes ménerait l’enquête !

Les conséquences de l’affaire:

J’aime plaisanter autour de cette histoire, mais il ne faut pas oublier pour autant qu’elle a eu des conséquences sérieuses. En effet, cette imposture a eu un sérieux impact sur le monde de la paléonthologie dans les années suivant la découverte : Lorsque Raymond Dart a présenté l’enfant de Taung, découvert en Afrique du Sud, il a du lutter pour faire accepter sa découverte. La communauté scientifique avait l’histoire de Piltdown en tête et pensait qu’il pouvait s’agir du même type de fraude sans qu’il y ait aucun moyen de le vérifier. C’était en 1924, et si l’on avait pas encore pu démontrer scientifiquement l’imposture derrière Piltdown, son authenticité était déjà clairement mise en doute. Et c’était justement tout le problème : le doute et aucun moyen de trancher. D’autant plus que Dart n’était ‘que’ médecin et pas anthropologue, certains chercheurs avaient bien du mal à lui faire confiance sur le sujet…

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2 commentaires sur “L’aventure de l’homme de Piltdown

  1. Ida dit :

    Hello Méloë,

    Je m’ennuie un peu aujourd’hui… Aucun rendez-vous ne vient… pfff! Que des lapins! Alors je redécouvre vos anciens billets… Moi aussi je joue à l’archéologue 🙂 (Mouaf mouaf! Que je suis drôle).

    Vous aimeriez lire un pastiche sur cette affaire? Mais dites moi… Je sais que vous êtes absolument débordée-overbookée en ce moment (et sans doute pour longtemps!)… Mais que diriez vous de l’écrire vous-même??? 😉

    Vous savez écrire… Vous disposez d’une solide culture holmesienne… Une très bonne culture victorienne… Et d’une formation poussée en anthropologie… Bref vous avez tout ce qu’il faut en réserve.

    Evidemment, développer une intrigue… ça demande de tracer son plan afin d’organiser les faits qui seront développés dans chacun des chapitres… D’y rajouter une ou deux intrigues parallèles qui se croiseront pour donner un peu de peps à l’affaire… Et quelques longues descriptions du quotidien pour ancrer l’intrigue dans du réel… Bref… écrire un roman mine de rien… ça ne s’improvise pas! ça demande toujours beaucoup de travail… Mais tout ce que j’ai cité et ce sur quoi vous pouvez déjà vous appuyer.

    Oui… je suis une littéraire frustrée (quelques facilités pour écrire… mais seulement des écrits professionels! Pas une once d’imagination! Je peux vous broder le portrait d’un personnage, approfondir sa psychologie… Je peux vous faire des descriptions aussi longues qu’inutiles… Je peux m’imprégner d’une époque, de son vocabulaire, de sa culture… Je suis trèèèèès organisée pour tracer un plan de scénario… Mais ne me demandez pas de créer une intrigue originale et encore moins les intrigues secondaires! AUCUNE IDEE!)… Je l’avoue… Alors je suis toujours un peu triste de voir le talent des autres se gâcher! 😦

    Vous avez là un filon à exploiter… Une thèse à faire valoir… Tout le matériel!!!! Et vous savez écrire! Promettez moi de vous y mettre un jour! Je sais pas moi… Un été pluvieux où il n’y a rien à faire et rien à la télé (pour tant est qu’il y ait parfois quelque chose! A oui… les redifs de Sherlock Holmes quelque soient les versions! 😀 )… Entre la fin de vos études et un premier job (cela dit si vous en trouvez un tout de suite c’est mieux… )…

    Mais là vous avez vraiment un super sujet de roman!

    Je compte sur vous!

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    • Méloë dit :

      Chère Ida,

      Je suis ravie de vous voir exhumer de telles antiquités mais au risque de vous décevoir, je ne me sens pas du tout la fibre d’un auteur de fiction. Je manque cruellement d’imagination et d’intérêt pour cela. Autant j’aime lire les histoires que les autres inventent, autant je ne me sens pas du prête à écrire les miennes, même lorsque, comme ici, je ressens un attrait tout particulier pour le sujet.

      Si je consacre du temps à l’écriture un jour, ce sera sans doute d’avantage dans le but de préparer un essai, article scientifique ou monographie quelconque : une enquête, des faits, un protocole, un développement logique… voilà des ingrédients avec lesquels je me sens bien plus à l’aise.

      Mais comme il ne faut jamais dire jamais… peut-être changerais-je d’avis un jour…

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